L’interview · Courtage Magazine
L’autorégulation du courtage à l’heure de l’IA
Assureur puis courtier grossiste depuis trente-trois ans, Emmanuel Legras a cofondé VotrAsso fin 2021, l’une des associations d’autorégulation du courtage agréées par l’ACPR. Il explique pourquoi il a choisi de faire de la loi une opportunité, comment son association vérifie sans sanctionner à tout crin, et ce que l’intelligence artificielle peut changer pour des cabinets qui passent l’essentiel de leur temps derrière l’écran.
En bref
Emmanuel Legras
Cofondateur de VotrAsso
- 33 ans dans l’assurance, d’abord côté assureur, puis courtier grossiste depuis une douzaine d’années, avec un parcours largement international.
- Fin 2021 : création de VotrAsso, association d’autorégulation dédiée au courtage d’assurance, agréée par l’ACPR en mars 2022.
- 60 à 70 % : la part du temps qu’un courtier consacre aux tâches administratives.
- 1 à 3 salariés : la taille de la plupart des cabinets adhérents.
- Article 50 de l’AI Act : l’obligation d’indiquer l’usage de l’IA, applicable depuis le 2 août 2026.
Emmanuel Legras, quel est votre rapport à l’assurance ?
Il est très ancien : cela fait trente-trois ans que je travaille dans ce secteur. J’ai été assureur pendant de nombreuses années avant de devenir courtier, et plus précisément courtier grossiste, depuis une douzaine d’années maintenant, avec un parcours plutôt orienté vers l’international.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous engager dans VotrAsso ? Les courtiers sont obligés d’adhérer à une association, et n’ont pas forcément beaucoup de relations avec elle…
C’est vrai, ils ne nous voient pas forcément sous le prisme le plus sympathique : il y a une loi contraignante derrière. Cette loi a germé longtemps avant d’être adoptée. Nous y avions déjà travaillé, à l’époque où j’œuvrais chez April, et nous militions pour que ce rôle revienne à l’Orias, ou que l’ACPR le conserve : multiplier les structures de surveillance ne nous semblait pas une bonne idée. L’histoire en a décidé autrement.
Quand la loi s’impose à vous, vous avez deux solutions : la subir, ou en faire une opportunité. Avec un groupe de grossistes et de courtiers généralistes ou spécialistes, des amis, des gens que nous connaissons de longue date, nous nous sommes dit que nous n’allions pas subir. Puisqu’il s’agit d’autorégulation, autorégulons-nous : créons une structure dédiée au courtage d’assurance. C’est ainsi qu’est née VotrAsso.
Derrière, il y avait une philosophie : la capacité de service que nous avions, en tant que grossistes, auprès des courtiers détaillants, nous voulions la dupliquer pour l’apporter au plus grand nombre. Avec une vision très claire : professionnaliser la profession et faire davantage du courtier un tiers de confiance.
« Un banquier est considéré comme un tiers de confiance. Il n’y a pas de raison qu’un courtier ne le soit pas aux yeux de son client. »
Cette loi, qui oblige à être fit and proper pour exercer, est finalement un bon moyen de faire des courtiers des tiers de confiance à part entière, dans une profession qui est, comme vous le savez, très réglementée.
Les courtiers que je rencontre sont plutôt bienveillants et humains. La réglementation a-t-elle poussé dans ce sens ?
Je pense que c’était le but non avoué de la réglementation : réduire le nombre d’intervenants sur le marché. Soit par concentration, en laissant plus facilement les grands absorber les petits, parce qu’une nouvelle réglementation crée une barrière à l’entrée — c’est une spécialité française. Soit en poussant à jeter l’éponge ceux qui exerçaient à titre accessoire.
Dans les faits, si l’on suit les statistiques de l’Orias, ce n’est pas si simple. Il y a des fluctuations, mais l’attractivité du courtage reste très forte : il se crée plus de cabinets qu’il n’en disparaît. Chaque année, environ 20 % des cabinets créés disparaissent naturellement ; pourtant le nombre de courtiers, au pire stagne, au mieux augmente, et nous avons vu une augmentation sur les cinq dernières années, depuis la mise en place de l’autorégulation.
Cette réglementation a aussi mis les courtiers de plus en plus derrière leurs écrans, surtout dans les petits cabinets. L’IA peut-elle leur rendre du temps ?
La question n’est pas simple, et la réponse non plus, parce que le courtage lui-même est très divers. Mais je vous rejoins totalement : le courtier est d’abord un commerçant, qui aime faire du commerce. Sauf que ce commerçant consacre entre 60 et 70 % de son temps à des activités administratives. Quand il exerce en proximité, il n’a en général ni les ressources ni le temps de se préoccuper de ses enjeux informatiques et de digitalisation.
C’est là que l’IA devient intéressante, parce qu’elle répond aux deux sujets. À travers l’agentique, elle peut le libérer d’un certain nombre de tâches administratives, en automatisant des processus à faible valeur ajoutée. Et elle peut lui donner des outils complémentaires, en conformité comme en vente, pour être plus efficace dans le temps qu’il lui reste à consacrer à ses clients, en fidélisation comme en conquête.
Fournir ces outils fait-il partie de vos missions ?
Non. Notre mission de base est régalienne : une sorte de délégation de service public confiée par l’ACPR, qui consiste à vérifier les conditions d’exercice de la profession auprès du courtier et de ses salariés. Concrètement : vérifier la responsabilité civile et, en cas d’encaissement, la garantie financière ; vérifier les formations initiales et continues des salariés et des dirigeants ; apporter un dispositif de médiation, puisque la loi l’impose — nous avons choisi la Médiation de l’assurance, qui est un standard du marché.
Nous ne faisons pas de contrôle, seulement de la vérification. Je n’ai pas le pouvoir de police de l’ACPR. Si la vérification se passe mal, nous rappelons la loi : les quinze heures de formation continue sont obligatoires. Si cela recommence, ce sera un blâme ou un avertissement ; et si le courtier ne répond pas, nous pouvons l’exclure de l’association. Il devra alors en trouver une autre, qui lui posera les mêmes questions.
Notre démarche se veut extrêmement pédagogique. Nous voulons professionnaliser le courtier, en faire un tiers de confiance : nous ne sommes pas là pour le sanctionner à tout crin, mais pour l’aider à être meilleur. Je préfère lui dire : « Je te fais un rappel à la loi et je te laisse six mois pour te mettre en règle », plutôt que de l’empêcher d’exercer, ce qui n’est ni dans mon intérêt, ni dans le sien, ni dans celui de la profession. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais le faire.
Au-delà de cette mission, qu’apportez-vous aux adhérents ?
Dès le départ, notre philosophie était que notre rôle ne s’arrête pas là : nous devons apporter des services. Pas forcément les porter nous-mêmes, mais les sélectionner. Je n’ai pas vocation à devenir organisme de formation ; en revanche, négocier des prix sur des formations compatibles DDA utiles aux adhérents, bien sûr. Nous sommes aussi allés chercher un service d’information juridique inclus dans la cotisation, ce que nous sommes les seuls à faire sur le marché, et des outils de conformité pour aider les cabinets à fonctionner de manière beaucoup plus fluide.
Ces services embarquent d’ailleurs de l’intelligence artificielle : en matière de LCB-FT, pour interroger les bases et analyser les noms ; pour lire automatiquement des documents contractuels ou exigés par le RGPD.
Et chez VotrAsso, nous avons nous-mêmes intégré l’IA pour libérer nos équipes des tâches purement administratives, et nous irons de plus en plus dans cette voie. Lire un Kbis, lire une attestation de responsabilité civile et vérifier qu’elle est cohérente, cela a de la valeur. Mais j’ai passé du temps à lire trente ou quarante pages de conditions particulières et générales pour comprendre si la personne était bien couverte. Si un outil le fait à ma place, je n’ai plus qu’à regarder le résultat et vérifier qu’il est bien reporté dans les bons champs. Cela aide mes équipes, et donc indirectement l’adhérent.
Comment vos adhérents utilisent-ils l’IA aujourd’hui ?
Il faut être extrêmement prosaïque. Les adhérents de VotrAsso ne sont pas forcément les plus en pointe. Quelques gros cabinets automatisent massivement leurs processus pour alléger la charge administrative de leurs équipes, mais ce n’est pas la majorité. Nous avons surtout de petites structures, de un à trois salariés, qui procèdent de manière beaucoup plus artisanale.
Les questions que nous recevons sont parfois du type : « Est-ce que ça pose un problème si je fais mouliner ma base de données clients sur Claude ? » Il ne faut pas le faire. Certains demandent : « Et si je l’anonymise ? » Nous devons leur expliquer que s’ils travaillent sur un système qui n’est pas cloisonné, pas fermé à Internet, leurs données vont se balader partout, parce qu’elles servent à entraîner l’intelligence artificielle. Mettre sa base clients dans une IA ouverte, c’est la dernière chose à faire.
Ce sont des gens qui ont compris l’enjeu et l’intérêt, mais qui sont assez démunis sur l’usage et ses règles. Et l’AI Act s’impose à eux : je pense qu’aucun de ces courtiers ne maîtrise la portée de son article 50, applicable depuis le 2 août 2026. Même s’il utilise déjà l’IA, il ne pensera jamais qu’il doit l’indiquer.
Avez-vous engagé des actions pour les informer ?
Nous travaillons sur des webinaires liés à l’intelligence artificielle et à la sélection de prestataires qui l’utilisent. Nous avons commencé par le plus urgent : ce dont les courtiers avaient besoin immédiatement, au plus près de notre propre domaine, la conformité.
Le deuxième besoin qui va émerger, c’est le besoin business. Là aussi, nous avons le droit de donner des idées à nos cabinets : par des outils ou des références mis à disposition, par des forums, des webinaires, des formations — y compris par des organismes agréés — qui expliquent comment utiliser l’IA intelligemment et avec discernement. Et par l’effort pédagogique de nos propres outils de communication, comme la newsletter, avec des liens pour approfondir.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui démarre dans le courtage en 2026 ?
D’abord, je le féliciterais, parce que c’est un choix extrêmement courageux aujourd’hui. C’est aussi une activité absolument passionnante, et je ne pourrais que l’encourager. Cela demande une ténacité de tous les instants. Les nouveaux courtiers sont très technophiles : ils n’utilisent peut-être pas encore les outils d’IA, mais ils vont s’en emparer très vite.
Je l’encouragerais à utiliser tout ce qu’il peut, dans sa contrainte budgétaire, pour se soulager des contingences matérielles et administratives, afin d’être en conformité, mais surtout à l’écoute de ses clients.
« Un courtier doit être avant tout une personne face à un client : c’est ce qui le différencie des plateformes digitales. »
S’il veut bien faire son travail, c’est l’humain qui doit prévaloir. Et faire prévaloir l’humain ne veut pas dire se dispenser des technologies, bien au contraire : c’est dédier le temps nécessaire à le faire correctement.
Propos recueillis par Laurent Lemonnier pour Courtage Magazine, le 23 octobre 2026.












